Sunday, June 14, 2009

Le diable en France

Chez nous, en Allemagne, quand quelqu'un vivait confortablement, on disait qu'il vivait comme Dieu en France. Cette expression signifiait probablement que Dieu se sentait bien en France, qu'on y vivait librement et qu'on y laissait vivre les autres, que l'existence y était facile et confortable. Mais si Dieu se sentait bien en France, on pouvait dire également, précisément en vertu de cette conception du monde assez insouciante, que le diable n'y vivait pas mal non plus. Pour qualifier leur indifférence, dans la vie courante, les Français utilisaient volontiers l'expression de je-m'en-foutisme. Je ne crois pas que notre malheur soit dû à de mauvaises intentions de leur part, je ne crois pas que le diable auquel nous avons eu affaire en France en 1940 ait été un diable particulièrement pervers qui aurait pris un plaisir sadique à nous persécuter. Je crois plutôt que c'était le diable de la négligence, de l'inadvertance, du manque de générosité, du conformisme, de l'esprit de routine, c'est-à-dire le diable que les Français appellent le je-m'en-foutisme.
...
Je me suis rendu compte que la France si libre et individualiste possédait une bureaucratie encore plus développée [que l'Allemagne ou l'Union soviétique], atténuée seulement par la tendance au laisser-aller et à la négligence dont font preuve les fonctionnaires français.
...
Il faudrait prévoir une formation et une sélection rigoureuses des agents de l'administration. Les fonctionnaires français, par exemple, étaient affreusement mal payés et rien moins que sélectionnés. Ils étaient corruptibles et ne se montraient pas à la hauteur de leur tâche. Leur indolence, leur vénalité, leur routine absurde ont été parmi les facteurs qui conduisirent à la défaite de la France.

Lion Feuchtwanger, Der Teufel in Frankreich, Aufbau-Verlag Berlin und Weimar 1982
(traduction française Belfond 1996)

Friday, May 1, 2009

Alterite des japonais: le regard des jesuites

Jacques Proust, L'Europe au Prisme du Japon XVIème-XVIIIème siècle, Albin Michel, 1997

Valignano [dans le rapport d'inspection qu'il fit au terme de sa tournée au Japon de 1579-1582 en compagnie du Père Fróis] a été frappé comme Fróis, par l'altérité radicale des Japonais. Ils ne sont pas meilleurs, ni pires que les Européens, mais vraiment autres: "Ils ont [des] rites et coutumes si différents de toutes les autres nations qu'on dirait qu'ils ont tout fait pour ne ressembler à aucune autre." "Les particularités et le mode de vie du Japon sont contraires en tout, non seulement à nos coutumes et à nos manières de faire, mais même à notre nature.""La très grande différence [qui est] entre les uns et les autres [...]ne nous paraît pas accidentelle, mais intrinsèque et fondée dans la nature, car les différences de jugement et de sensibilité sont si frappantes que ce qui paraît bien aux uns déplaît aux autres."

L'ensemble des informations recueillies sur le terrain par son compagnon et par lui forment un tout complexe mais cohérent; il ne se sent pas capable, ignorant lui-même la langue et n'ayant sejourné que quelques années au Japon, de formuler le principe d'intelligibilité de cet ensemble, de hiérarchiser au moins et de structurer les observations faites, mais il a l'intime conviction que cette civilisation étrange n'est pas moins ordonnée et réglée que celle de l'Europe. "De voir que tout va à l'envers de l'Europe et qu'ils aient su organiser leurs rites et leurs coutumes en un système si raisonnable de civilisation pour qui sait le comprendre, n'est pas un médiocre motif d'admiration."

Pour qui sait le comprendre: tout est là. L'une des règles qui s'imposaient à toute la Compagnie de Jésus était "de ne penser ni parler en mal des coutumes et de la manière de procéder des nations étrangères à la sienne propre". Adopter à l'égard de l'altérité japonaise une attitude purement empathique ne permet pas de la "comprendre". Il faut aller plus loin, vivre avec les Japonais, comme eux, s'efforcer, si difficile que cela soit, de penser et de sentir comme eux. Il est significatif que dans le chapitre XVI du Sumario ("Moyens à prendre pour conserver l'union entre les Frères et les dogicos japonais, et les nôtres qui viennent d'Europe"), Valignano n'évoque la nécessité d'apprendre la langue qu'en quatrième position, après l'accoutumance de la sensibilité, l'apprentissage du contrôle de soi et celui de la politesse.

Valignano Alexandre, Les Jésuites au Japon. Relation missionnaire (1583), traduction, présentation et notes de J. Bésineau, Desclée de Brouwer, Paris, 1990
Fróis, Luís, Traité sur les contradictions de moeurs entre Européens et Japonais, traduit du portugais par Xavier de Castro, préface de José Manuel Garcia, chronologie et notes de Robert Schrimpf, Éditions Chandeigne, Paris, 1994

Le texte du "Traité où l'on trouve de manière très succinte et abrégée quelques contradictions et différences de moeurs entre les Européens et les habitants de cette province du Japon" du Père Fróis n'a été redécouvert qu'en 1946 à la Bibliothèque royale de l'Académie d'histoire de Madrid par Josef Franz Schütte, s.j.

Le Père Frois, arrivé en 1548 à seize ans à Goa, resta au Japon de 1563 à 1597. Il commença son activité missionnaire dans l'île de Takushima, au nord-est de Kyûshû et mourut en 1597 à Nagasaki.