Sunday, June 14, 2009

Le diable en France

Chez nous, en Allemagne, quand quelqu'un vivait confortablement, on disait qu'il vivait comme Dieu en France. Cette expression signifiait probablement que Dieu se sentait bien en France, qu'on y vivait librement et qu'on y laissait vivre les autres, que l'existence y était facile et confortable. Mais si Dieu se sentait bien en France, on pouvait dire également, précisément en vertu de cette conception du monde assez insouciante, que le diable n'y vivait pas mal non plus. Pour qualifier leur indifférence, dans la vie courante, les Français utilisaient volontiers l'expression de je-m'en-foutisme. Je ne crois pas que notre malheur soit dû à de mauvaises intentions de leur part, je ne crois pas que le diable auquel nous avons eu affaire en France en 1940 ait été un diable particulièrement pervers qui aurait pris un plaisir sadique à nous persécuter. Je crois plutôt que c'était le diable de la négligence, de l'inadvertance, du manque de générosité, du conformisme, de l'esprit de routine, c'est-à-dire le diable que les Français appellent le je-m'en-foutisme.
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Je me suis rendu compte que la France si libre et individualiste possédait une bureaucratie encore plus développée [que l'Allemagne ou l'Union soviétique], atténuée seulement par la tendance au laisser-aller et à la négligence dont font preuve les fonctionnaires français.
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Il faudrait prévoir une formation et une sélection rigoureuses des agents de l'administration. Les fonctionnaires français, par exemple, étaient affreusement mal payés et rien moins que sélectionnés. Ils étaient corruptibles et ne se montraient pas à la hauteur de leur tâche. Leur indolence, leur vénalité, leur routine absurde ont été parmi les facteurs qui conduisirent à la défaite de la France.

Lion Feuchtwanger, Der Teufel in Frankreich, Aufbau-Verlag Berlin und Weimar 1982
(traduction française Belfond 1996)